"Tu sais ce que les gens faisaient autrefois,
lorsqu'ils avaient des secrets qu'ils ne voulaient pas partager?
Ils gravissaient une montagne,
trouvaient un arbre,
y taillaient un trou,
et y murmuraient leur secret.
Ils le couvraient ensuite de boue.
De cette façon, personne d'autre ne le découvrait jamais."
2046, Wong Kar Wai
Je sais que j'ai fait le bon choix. Je le sais.
Je sais que dans quelques jours, je me remercierai.
Ça ne m'empêche pas pour autant d'être terriblement déçue et frustrée.
Et quelques sanglots coincés au fond de la gorge qui ne se décident pas à sortir.
J'aurais dû le voir venir. Finalement, je me demande si je ne devrais pas me faire davantage confiance plutôt que d'écouter les gens parler de leurs propres sentiments. Parce qu'au fond, c'est comme si je savais mieux qu'eux lorsqu'ils se mentent à eux-mêmes. Malgré tout, je les crois aveuglément, parce que c'est dans ma nature, de faire confiance.
Je me disais, tiens, un message de cet amant à la peau à croquer, il n'a peut-être plus personne à se mettre sous la dent. C'était une histoire d'il y a deux ans et quelques, un moment où j'avais eu envie d'y croire mais où j'avais dû choisir intérieurement entre un homme qui me plait et un mode de vie qui me convient. Là aussi, léger goût d'amertume dans la bouche mais satisfaite sur le long terme de mes décisions de raison. Fallait dire que le timing était mauvais, lui même ne s'était pas rendu compte qu'il était en train de tomber amoureux de sa collègue de travail et me retrouver entre les deux, je ne me sentais pas à la meilleure position. D'ailleurs, elle ne m'a jamais aimé cette fille, jalousie et concurrence oblige. Juste après moi, ils se sont mis ensemble et le sont encore aujourd'hui.
Bref, il y a environ un mois, alors que je n'avais plus de nouvelles depuis plus d'un an, je rêve que je porte en mon ventre son enfant. Le rêve est bien plus complexe que cela mais bon, une semaine après, je tombe sur lui par hasard dans la rue. Il se trouve qu'il habite juste à côté de chez moi. On s'échange nos numéros que l'on avait perdus en se promettant qu'on ira se boire un café à l'occasion.
L'occasion, c'était cette après-midi. Sauf qu'immédiatement après m'avoir invitée, il se souvient que des amis à lui jouent leur spectacle en plein air et qu'il s'était engagé à venir. Pas de panique, on s'y rend ensemble. Je me dis que ça va encore être le gros bordel de gens et que j'ai pas envie d'aller boire un verre avec ce garçon....suivi de tous ses potes. Gentiment après la représentation, je lui annonce que je file en catimini. Étonné, il me rassure, lui non plus n'a pas l'intention de traîner longtemps ici. Nous rentrons donc boire un verre. Là où j'aurais dû faire plus attention, c'est quand j'ai compris qu'on allait le boire chez lui. D'un autre côté, quelle est l'utilité essentielle d'un bar quand on ne boit pas d'alcool?
On discute, il me confie que tout va bien dans sa vie. Et quand j'insiste un peu, que ce n'est plus comme avant avec sa chérie. Je lui demande s'il a parlé de ses doutes avec elle, il me répond qu'il vient de le faire ce matin (ou hier matin?). Tiens tiens. Vous la sentez celle-là aussi? La bonne vieille odeur louche. De toute façon, je suis censée rentrer dans une demi-heure. Il me dit qu'il a récupéré une Playstation 2. Toute jouasse, je lui propose de l'essayer. Avec un ton feint de déception dans la voix, il balance : "Et moi qui pensais que tu allais me proposer de faire l'amour...". Haha, qu'est-ce qu'on rigole.
Sous nos yeux ébahis, lever de lune gigantesque sur la montagne. Les plaisanteries douteuses se tassent d'elles-mêmes. Devant cette lumière d'un autre monde, nos confidences s'entremêlent. En vue de ses réactions, je lui pose sérieusement la question : "Tu as vraiment décidé que tu allais tromper ta copine alors?". Il me fait des yeux de merlan frit. Non non, qu'il me dit, depuis que je suis avec elle ça ne m'est jamais venu à l'esprit, et pourtant ça n'a pas été les opportunités qui ont manqué, elle n'est pas souvent là et puis dernièrement elle est partie un mois à l'étranger, j'ai aussi dormi la semaine dernière avec une amie nus comme un ver et c'était génial parce que pas ambigu pour un sou, et ma copine est au courant, et puis on sait se tenir face aux désirs physiques, blablabla blablabla. Okay.
C'est moi qui interprète, sûrement.
Une demie heure devant la fenêtre, fascinés par l'astre qui se fraye une place haut dans la nuit. Il fait presque jour tellement elle reluit, cette lune aux reflets dorés. Soirée à part. On se regarde, ce garçon à la peau à croquer et moi. Lui a rendez-vous avec ses amis de la compagnie, et moi avec une italienne. On se décide enfin à bouger d'ici. En deux temps trois mouvements, il a glissé ses mains sous ma taille et me porte contre lui, comme une mariée qui s'apprête à franchir la chambre nuptiale. Je frémis. C'est ma faille, lorsque l'on me soulève. Il me dépose sur le lit, drôle de manière de s'en aller.
- Bon, moi j'y vais, et toi tu m'attends là!
- Oui c'est ça, je t'attends en faisant l'étoile de mer.
- Chouette!
- Ah bon, tu trouves?
" Hounds of love are hunting me I’ve always been a coward And i don’t know what’s good for me "
Ils ne sont pas passés me rendre visite sur le retour du trajet.
La boule au ventre, mais c'est sûrement pour le mieux. Si ça ne s'est pas fait, tout ça.
Je comprends que c'est pour me protéger et me chérir, que mes anges me laissent ce soir seule pour dormir, si après une journée entière de service et de don de soi j'en arrive à ce résultat là. Je comprends qu'il est là le cadeau, la gratitude du retour d'échange. Dans le silence de la non-réponse.
Bien qu'il avait écrit qu'ils m'auraient bien embarquée avec eux si j'avais osé le leur proposer avant leur départ. Tous les trois embrigadés ces jours durant, lui, le contrebassiste et moi, nous aurions passés de courtes nuits. A parler, rire, chanter, danser, faire de la musique, des rencontres, des confessions. Mon amie ayant vue hier une de ses vidéos parlant de son jeu en flash dont tu es le héros s'est tournée vers moi en riant : "ouais bon, c'est toi en homme, quoi". Et ce n'est peut-être pas si faux.
Dans l'obscurité de la salle de concert, nous chantions systématiquement les mêmes voix intermédiaires. C'en était frustrant, d'avoir ces mêmes réflexes intuitifs, temporels et musicaux, qu'il s'est senti obligé de me le faire remarquer, alors que je me forçais à faire taire les ressemblances. C'est aussi lui qui a relevé notre humour commun et particulier, nous félicitant de nous être assis l'un à côté de l'autre lors des repas plan-plan, étant de surcroît notre public respectif le plus adapté. Nous étions à l'écart, en recul, dans un coin de tablée, spectateurs, complices des contextes. Il m'a demandée "Ton copain n'est pas venu, au fait?", comme ça, l'air de rien, de ne pas y toucher, ni manger de ce pain là. Mais est-ce qu'on continue de nos jours à employer "ton copain" pour signifier "ton pote" ou "ton ami"? Est-ce que le synonyme s'emploie encore auprès du sexe opposé sans être définitivement connoté?
Je me remémore les phrases, les épisodes.
Ses yeux.
Je crois que ça faisait longtemps qu'un homme ne m'avait pas permis de réellement le regarder dans les yeux. J'en avais pleuré, à l'époque. Qu'ils me le refusent, même mes amoureux, même inconsciemment. Que les pupilles se ferment dès la connexion établie. Cette source d'amour infinie qui m'eut mené à une jouissance universelle, me laissait devant la porte close des recalés d'office, pour des raisons toutes plus impalpables les unes que les autres. Parce que j'étais la sorcière qui s'emparait de leurs âmes, les envoûtait, les volait de leurs biens les plus précieux.
Lui, ces soirs là, ne craignait pas de plonger ses pupilles dans les miennes. Je les voyais reluire, scintiller alors qu'il me parlait et j'en étais émue, à en baisser le regard.
Je pouvais le voir.
Si je le voulais, je pouvais le voir.
Dans son intégralité.
Dans son intégrité.
Nous pouvions échanger nos vues et les mélanger, nous avions accès libre à nos intérieurs.
Par pudeur, et parce la permission n'avait pas été fondamentalement donnée, j'ai laissé ce qu'il était à lui-même. Je n'ai pas fouillé son intimité à travers les fenêtres de l'âme parce que nous n'avions pas encore établis ce lien qui l'autorise. Mais. J'ai été tellement heureuse de réaliser qu'il m'en donnait la possibilité. Qu'il ne me l'interdisait pas. Pas comme les autres.
Je repense à ces derniers soirs, oui.
A tous ces trucs qui s'envolent.
Les papillons, vers des cieux qui se recréent.
Je suis libre de m'éprendre à nouveau.
Encore et encore, recommencer.
Ce n'est plus si décourageant.
Désormais.
En rentrant de ce voyage, je suis passée devant la vitrine de ma voisine qui chantait des bhajans. Je me suis arrêté un instant chanter avec elle. Elle m'a alors raconté qu'ici il suffisait de formuler un souhait pour le voir s'exaucer. Qu'aujourd'hui, la jeune fille qu'elle hébergeait avait émis le vœux de retrouver sa grand mère sans nouvelle depuis 6 ans, et que celle-ci avait appelé dans la journée.
Je me suis mise debout, ai levé la main au ciel, déclamer :
- J'aimerais bien trouver un amoureux.
Ma voisine a fait les gros yeux :
- Tu n'es plus avec ton sorcier bienveillant?
- Non, ça fait plusieurs mois déjà.
- Ah booon! Je ne savais pas! Mais tu sais, ici, il y a plein d'hommes qui demandent après toi. J'en ai déjà rembarré trois à qui j'ai dit que tu n'étais plus un cœur à prendre...
Voilà.
Morale de l'histoire. Pourquoi se limiter?
Il n'y a jamais qu'un seul choix.
Un seul amour.
Une seule emmerde.
On pense refermer devant soi l'unique porte disponible.
C'est parce que tant qu'on la regarde, on ne voit qu'elle.
Renoncer à quelque chose, n'est-ce pas garder de la place pour autre chose?
Faire le vide, le débarras, pour pouvoir accueillir?
Écrit sur un vieux canapé, une vieille lueur, un 8 mai 2014 à 02h10 du matin.
Une porte entrouverte.
Flot de pensées qui s'attardent sur l'envers des possibles d'une porte entrouverte.
De cet espace là, sombre, obscur, qui nous sépare du coup d'état d'esprit, d'être et de ressenti.
Tu vois, de toi à moi, il n'y a qu'un pas, une feinte, une fente sujette aux courants d'air, si fébrile, si légère...
Il n'en faudrait pas plus pour tomber amoureux.
De la fabuleuse idylle à l'histoire de fesses dégueulasse, une subtile ligne, et quand sait-on qu'on la dépasse? Je ne vais pas pouvoir dormir.
J'en ai rêvé, les deux fois où j'ai été logée sous le même toit.
Dans mes songes, de l'aimer.
Et au réveil, le retour au bercail d'une réalité refroidie.
Je m'étais dit, en vue des circonstances : "n'essaie même pas d'y penser".
Mon sorcier bienveillant la veille m'avait fait remarquer :
- En voilà un type bien pour toi.
J'avais dû rétorquer :
- Comment tu sais qu'il me plait? "C'est parce que quand tu en parles, ta voix sourit."
Et alors que ma retenue se justifiait uniquement par les contextes, les voilà qu'ils s'ébranlent un à un. Et les lapsus qui ne trompent personne : "Machine (prénom de chanson et d'actuelle copine), vous la trouvez vraiment indispensable?". Les phrases qui en disent long : "J'ai trébuché parce qu'Anne m'a fait un clin d'oeil.", "Pourquoi Machine a acheté ton disque alors qu'on l'a déjà à la maison? Je sais pas, c'est parce qu'on se sépare?". Et les quiproquos sur le partage des lits et des salles de bain que les autres n'oublient pas de relever. Sans y prêter attention plus que ça, les mots, ces sournois, tendent à nous réunir aux mêmes endroits. Et je me tais. Parce que si je l'ouvrais, ce ne serait probablement pas pour refuser l'invitation.
Comment procéder?
Mon cœur s'emballe, court après l'amour.
Tellement, que je ne parviens plus à distinguer une morale, de ce qui est respectueux, de ce qui n'appartient qu'à moi, des envies que je m'impose. La pression d'un résultat sentimental.
Derrière ce brouhaha, une porte entrouverte, sur l'envers des possibles et au devant, la seule chose qui tient encore la route, qui réussit malgré le brouillard à me porter aujourd'hui.
Ressentir l'urgence de ses envies. Je crois qu'il toque déjà à ma porte, ce besoin irrépressible de tomber amoureuse. Les histoires naissantes. C'est la saison, j'ai dit.
Chercher midi à quatorze heures. Parce qu'au fond, on a peur de trouver. Se retrouver nez à nez avec l'évidence. Et quoi faire après?
L'idéal de l'idylle.
S'en aller divaguer dans un coin de page blanche. Rêvasser à ses amours impossibles. C'est tellement plus facile.
Et quand on en aura marre de nos films à l'eau de rose, de nos idoles impalpables et toutes ces fantaisies quotidiennes que l'on se raconte à pas d'heure pour mieux s'endormir le soir, on ira éteindre l'ordinateur, puis l'imaginaire en verve. On tâtera d'une main molle cette place vacante sur le matelas et on fermera les yeux sur la solitude. On se demandera si c'est vraiment ce qu'on veut, se remettre dans un rythme à deux, une vision binaire des espérances, des objectifs. Se construire ensemble là, tout de suite. On se demandera si c'est pas un peu tricher avec la vie que de vouloir s'enivrer, sentir la passion qui s'anime au contact de l'étranger, tout en tournant le dos au travail qu'elle implique. Si c'est de la paresse, de l'inconscience, voire de l’irrespect pour celui qui aime, pour soi-même.
Et qu'est-ce qu'on attend de tout ça? Rien?
Mais si on attend vraiment rien, pourquoi est-on déçu au final? Pourquoi est-on déçu par ce rien que l'on attendait?
C'est qu'il doit bien y avoir quelque chose derrière, d'un de ces espoirs que l'on ne se dit pas. De ceux que l'on se cache pour mieux se protéger. Et pourtant, si on prenait ce temps de bien regarder nos désirs profonds, il n'y aurait plus de paradoxes. Il n'y aurait plus de rien, puisqu'il y aurait quelque chose. Là, sous nos yeux. Et la possibilité de l'obtenir. Puisqu'on le regarde. Puisque dorénavant, il existe en nous. Ce sentiment. Cette envie. Donnons-nous les moyens.
C'est une prière que je m'adresse. Anne, donne-toi les moyens d'accueillir le fruit de tes désirs véritables.
Danse extatique sur des génériques d'animés à la pop japonaise, il est trois heures du matin.
Et se rendre compte qu'il y a quelques mois de ça, je n'avais pas trois mètres carré d'espace pour danser, ni assez de recul pour faire la cinglée devant une glace.
Gratitude intense.
Se trouver belle, même de l'autre côté du miroir.
Même si les dernières maladies ont pris le peu de muscles qu'il me restait et creusé davantage mes formes déjà fines. Bon, j'ai les cuisses légèrement plus flasques qu'avant. Mais ce qui est génial, c'est QU'ON S'EN FOUT!!! On s'en fout des détails! Ce qui est beau, c'est l'ensemble.
Je suis belle dans mon ensemble!
Pas besoin d'un regard extérieur pour le justifier.
Quand je me regarde dans les yeux, je peux voir mes boutons, ma moustache, mes racines grasses, ma peau sèche qui craquèle...
Je crois que je m'aime bien comme ça.
Dans cet amas de tracas disgracieux. Je les trouve harmonieux. Je trouve qu'ils me ressemblent.
Beaux dans leur ensemble.
Quand je me regarde dans les yeux, je vois quelque chose qui pétille.
Je me dis, elle est chouette cette fille là en face de toi.
Si ça avait été quelqu'un d'autre, tu lui aurais sûrement passé tous ses caprices. Si ça avait été quelqu'un d'autre, t'aurais probablement recherché sa compagnie. T'aurais aimé rire avec elle autant que réfléchir sur ce qui t'interpelle, t'aurais aimé sa folie autant que sa profondeur. Tu l'aurais sûrement aimée pour toutes ces qualités qu'elle se cache à elle-même. Elle t'aurait agacée pour toutes ces choses qui l'agacent chez les autres et puis voilà. C'est la vie. Et cette nana là, c'est toi.
Finalement, aime-là comme une autre.
Ce serait un beau cadeau à lui faire.
Souviens-toi Anne, quatre ans en arrière, t'envoyais un mail enflammé tout pourri à cette idole de chanteur qui mettra six mois à te répondre. Le choc, parce que tu tenais à peine l'album dans tes mains le jour où c'est arrivé. T'as cru à une prédisposition du destin, comme tu aimes les inventer et t'es montée à Paris, espérant le provoquer, provoquer THE rencontre au ralenti comme dans les films. Tu l'as eu. Ton film. Un film burlesque.
Burlesque et muet.
Ça t'a duré trois ans. Et bien que t'en aies perdu du temps à penser à lui, c'était quand même une chouette bluette. C'était, à chaque entrevue, des plans séquence à couper le souffle et la parole, un décor planté dans ton cœur qui t'en met plein les mirettes. Fallait dire qu'il savait scénariser ses émois naissants, celui là. Même si je n'aime pas être un pion que l'on déplace à sa guise, entre ses doigts, tourner en rond, c'était une petite valse. Agréable et pas vindicative. Qu'elle m'en laisse les souvenirs pantois bercés par l'ivresse.
Alors, ça ne t'a pas suffi?
Trois ans de ta vie, ce n'était pas assez pour que tu comprennes?
Envoyer les mêmes lettres, déclarations impudiques à ces personnalités d'intérêt public comme si t'attendais...allez quoi, un miracle? Le prince charmant? Et quoi d'autre? Si tu ne peux pas évoluer sur les planches et en pleine lumière, tu veux te trouver ta place dans l'ombre du projecteur, c'est ça? C'est ce que tu cherches? Les paillettes de ton propre rêve, foulées au sol.
Tu pourras chercher longtemps. Elles sont des milliers éparpillées dans toutes les pièces de ton intérieur. Un jour, elles ont sûrement dû célébrer quelque chose. Mais peu importe quoi, ni pourquoi, ni comment. Parce que c'était un jour, et déjà bien trop lointain. Relève-toi Anne, et arrête de chercher. T'en as plein les mains. Et autant d'occasions de les jeter à la gueule des gens, récolter des sourires et des airs de fête. Pas besoin de raison. Fais-la, ta fête. Fais-les, tes films dans la tête. Et tes chansons.
Je viens de finir Bref.
J'en garde quelque chose d'émouvant à l'intérieur.
J'avais pas voulu me pencher sur la série à l'époque, parce que je fais toujours ce blocage un peu chiant quand une peuplade entière me recommande la même chose dans le même laps de temps. Pour peu que quelqu'un ajoute "je suis sur que ça va te plaire", vous pouvez être certain que je mettrai toute ma mauvaise volonté à ne jamais regarder. C'est pour ça que les films, bouquins, musiques cultes et compagnie, je ne connais rien de tout ça.
C'est aussi pourquoi j'ai attendu de perdre certains amoureux ou amis pour prêter attention à leurs références culturelles. Je ne sais pas, j'avais un poids en moins et pas de culpabilité. Je me sentais libre d'apprécier un artiste pour lui-même et non pas parce que j'apprécie celui qui me l'a conseillé.
C'est tordu, oui. Mon esprit est tordu.
Je lisais un peu le parcours de Kyan Khojandi. Bon, déjà il a l'oreille absolue, de quoi le jalouser jusqu'à la fin de sa vie... Et puis le fait qu'entre des gens simples mais pas intellectuels et ceux du conservatoire, cultivés mais un peu bourgeois, il n'arrivait pas à trouver son groupe à lui. Mais il avait un meilleur ami. Je ne sais pas si j'en ai véritablement eu. Il y a certaines personnes qui m'ont considérée comme tel. Qui se sont plus tard éloignées, ça m'a fait un creux, quand même. Du coup aujourd'hui, je suis assez prudente sur les termes.
Il faut dire que moi non plus, j'avais pas de groupe à moi. Pas de meilleur ami pour autant. Seulement des extraterrestres aux relations fusionnelles bien qu'éphémères. J'aurais aimé réunir ces extraterrestres là et en faire un groupe soudé. Mais ils ne se mélangeaient pas entre eux. C'était même un certain miracle qu'ils souhaitaient me côtoyer. Toute mon adolescence, j'ai cherché des gens qui pouvaient me ressembler. Un semblant d'appartenance, dans le fond de l'être. J'avais trouvé ces saugrenus là, un peu génies sur les bords. C'était vers ça que je tendais. Pas la mode, pas la popularité, pas le fun. Je voulais toucher du doigt le génie.
J'ai fréquenté des garçons agaçants et extraordinaires. J'étais tellement frustrée qu'ils n'aient jamais autant de temps pour moi. Ils avaient constamment quelque chose sur le feu, dans leurs mains, dans leurs yeux, dans leur esprit vivace. Ils avaient constamment des priorités autres que d'entretenir une amitié. Je ne comprenais pas, à l'époque. Ça me dépassait, de placer quelque chose plus haut, plus important que la relation humaine. Ça m'a souvent brisée aussi, de ces "pourquoi" qui revenaient sans cesse. Des fois, j'en dormais pas. Le reste, j'en rêvais la nuit. Et pendant longtemps, ça m'a poursuivie.
Aujourd'hui, je comprends. On n'est pas tous fait pour avoir le même parcours. Et c'est tant mieux.
Je comprends que cette distance qui nous sépare dans le présent, elle est due en partie à cela. Que s'ils sont loin dans leurs objectifs dorénavant, et presque irrattrapables, c'est qu'ils n'ont pas mis les priorités aux mêmes endroits que moi. Ça a ses avantages et ses inconvénients, comme pour tout. Mais aujourd'hui, je comprends. Parce que je le ressens en moi. Tous ces projets sur le feu qui n'attendent qu'à être égouttés. Je ressens en mes paumes la montagne de travail que j'ai à accomplir. Et plus qu'un seul cri d'élan.
La course poursuite des énergies renouvelables.
Du corps et de l'esprit qui bourgeonnent.
Qui butinent. Se mutinent.
Face aux taies d'oreillers non attribuées.
Aux places à pourvoir dans un cœur qui éclot avec la saison.
Ne le sentez-vous pas?
L'appel de déraison.
De l'émoi qui palpite.
Frétiller à l'envie, polliniser la planète entière.
C'est dans l'air.
Les effluves.
Répandant leur cri en une seule dénomination.
Deux.
Ne le sentez-vous pas?
Ça prolifère si vite que j'en ai les yeux qui piquent, le nez qui coule et les éternuements.
Dans cet amas de mains valseuses, ce slam de gestes innocents, il y en avait une.
Une à l'intention inappropriée au contexte. Une intruse. Une profiteuse.
Elle venait régulièrement me sortir de mes songes artistiques, véhiculant un tout autre discours.
Et beaucoup de suspects potentiels.
Je
décidais de remonter doucement du poignet, au coude, à l'épaule
surprendre l'emmeteur en plein flagrant délit. Mes ongles s'agrippant à
son cou j'ouvrais les yeux sur lui. Ce type à la rencontre atypique,
aux larmes non embrassées. Il m'avait ignorée la moitié de la soirée.
Et maintenant, que voulait-il?
Quel mal lui prenait?
Nous
ne nous étions jamais rapprochés de la sorte. Et je trouvais cela
tellement fourbe de le faire dans l'anonymat des gestes, des corps qui
se chevauchent.
D'un autre côté, si poétique.
Nous avons dansé, tous ensemble.
Ca a duré longtemps. Quand le courant t'emporte, il t'enivre.
Te libère de tes inhibitions.
J'essayais
d'oublier. De me concentrer sur la création, cette masse informe qui
se mouvait d'une même impulsion. Puis il y avait quelqu'un que j'aimais
profondément. Bien que pour sa part à lui, il n'était plus sûr de rien.
Les
musiques se tassent, les gens se dispersent, je décide d'appeler mon
sorcier bienveillant et petit ami de l'époque. C'était un peu ma bouée
de sauvetage. Le phare qui m'éclaire dans mes droites intentions. Je
souhaitais ardemment lui parler de mes doutes. Je n'eus pas de réponse
de la soirée. Un message sur le répondeur, deux textos et quatre appels
manqués plus tard, je fis le choix un peu malgré moi d'abandonner mon
téléphone, prendre sur moi et me méfier de la chaleur ambiante.
Mais
c'était compliqué. En tailleur sur le canapé, le garçon des étoiles à
ma gauche, celui aux larmes non embrassées à ma droite.
L'étau se resserrait.
Nous
étions tous les trois très proches. A ma droite, un peu plus
physiquement. A ma gauche, il y avait beaucoup trop de respect et
d'amour mutuel pour se laisser aller à quoi que ce soit de déviant.
Le pire je crois, c'était le confort de la situation.
C'était
se sentir comme à la maison entre ces deux compères. Et rire, et
philosopher pendant des heures sans quitter ce canapé là, comme des amis
de toujours alors que bon.
On sait que non.
Peut-être que mon ami danseur manouche a eu pitié de moi.
Toujours
est-il qu'alors que la majorité des invités enfilaient leur manteau
d'hiver pour rentrer, ce dernier a attrapé ma main pour me sortir de ma
prison matelassée.
Feeling Good, Nina Simone.
Il a dû le faire exprès.
Ses
doigts se sont rabattus sur les miens et nous avons valsé. Comme au bon
vieux temps, quand danser tous les deux était facile. C'était facile.
Avec lui, swinguer des hanches tout en finesse et sauvagerie, ça n'a
jamais posé aucun problème. Ni aucune question ambiguë qui reste à
jamais sans réponse. J'aime mon danseur manouche. Je l'aime de tout mon
être. Je l'ai toujours dit. Peu importe la forme. Et alors que nous nous
tenions avec une nonchalante robustesse, que nous accaparions l'espace
et la vitesse, je me suis mise à chanter "birds flying high, you know how I feel".
C'était magique. C'était ma délivrance.
Mon moment d'extase et de plénitude.
Sans
perdre le rythme, mon danseur manouche m'a fait tourner, tourner.
Jusqu'à la fin, clou du spectacle, des tours sur moi-même sans
interruption. Nous nous rapprochions de la dizaine et je commençais à
chanceler sévère, mais il n'a pas faibli et à continué son manège,
jusqu'à la dernière note de musique. Là, il m'a délicatement déposée en
esquissant le pas de danse final, moi qui ne tenait plus debout,
déséquilibrée, il m'a déposée sur le canapé et j'ai atterri dans une
souplesse et une douceur incroyable entre de grands bras. Tout contre ce
garçon aux larmes non embrassées.
Peut-être se rattrapait-il aujourd'hui? Pour les embrassades.
Peut-être s'étaient-ils donné le mot.
Cette
sensation d'atterrissage molletonné restera gravée en mon épiderme.
Complètement exaltée et ouverte par la danse, me retrouver contre le
corps de ce mystérieux jeune homme m'a fait l'effet d'une défonce à la
montée fulgurante. Stone, mon être s'est laissé manipuler par l'ivresse
des sens. Sa main a escaladé mon échine, le long de ma nuque et ses
doigts ont saisi mes cheveux avec une fougue maitrisée. Les frissons ont
parcouru mon crâne et j'étais finie. Ma raison, en charpie. Ma
prudence.
J'étais à lui. Durant ces dix secondes.
Je me suis cambrée de plaisir, comme un félin que l'on caresse.
Il s'est soudain levé du divan et a prétexté qu'il devait s'en aller maintenant.
Protestations du garçon des étoiles et moi-même en choeur : "mais non, reste! reste dormir ici avec nous!"
Qu'avais-je dit...
Le fait est qu'il était venu avec quelqu'un.
Une amie à lui.
Et qu'ils devaient repartir ensemble.
Je
l'observais de loin négocier avec elle, qui ne voulait pas rentrer sans
lui. Elle était pas mal bourrée. Il essayait de la convaincre de rester
aussi, mais elle n'avait pas envie. Il a fait la girouette de la
décision. Il revenait s'assoir sur mes genoux, comme si c'était normal.
Puis après il nous disait qu'il devait être chez lui tôt le matin du
lendemain et que ce n'était pas raisonnable, qu'il fallait qu'il prenne
un vélib, que ce n'était pas si loin, qu'il valait mieux qu'il se couche
tôt...
Je n'ai plus rien dit. Il était sur moi, et n'a
plus quitté cette place jusqu'à la fin de la soirée. J'avais son dos
contre mon visage. Il fait bien une tête de plus que moi. Je n'ai pas pu
m'en empêcher. Mes doigts sont venu grattouiller sa colonne. J'avais
besoin de toucher. Mais tout en retenue. Parce que je ne me laissais pas
vraiment le droit. A un moment donné, il s'est levé à nouveau. Il est
allé annoncer à son amie qu'il resterait dormir ici et lui a dit au
revoir. Ca avait le mérite d'être clair.
Nous avons mon
garçon des étoiles, celui aux larmes non embrassées et moi-même déplié
le clic clac du salon sur lequel nous étions assis depuis le début. Mon
ami danseur, maitre de maison l'a-t-il fait exprès? Toujours est-il
qu'il nous a annoncé qu'il y avait déjà quelqu'un qui dormait là pour
sur, ainsi que le garçon des étoiles, qui était hébergé ici la semaine.
On y rentrait à trois, mais il n'y avait plus qu'une place disponible entre le
garçon aux larmes non embrassées et moi. Dilemme.
Je
lui ai soufflé à l'oreille que je ne voulais pas dormir avec mon ex. Que
je ne voulais pas de place dans ce lit là. Il m'a rassuré : "ne t'inquiète pas, on va se trouver un endroit".
On.
Mais
le danseur manouche, assez autoritaire, nous a réparti dans les pièces.
Nous avons eu beau trouver des prétextes, il les a rapidement balayés
par une organisation du dortoir bien personnelle. Qu'importe. A la fin,
nous dormions dans la même chambre. Et tout un tas d'autres
pensionnaires des tapis de sol qui nous séparent.
Bien que légèrement déçue, j'ai poussé un soupir de soulagement en m'abandonnant au sommeil.
Intérieurement, j'ai remercié mon ami danseur d'avoir pris, bien qu'inconsciemment, un choix crucial à ma place.
Puis j'ai souri, satisfaite.
J'ai remercié la vie de me protéger de mes inconstances.