"Tu sais ce que les gens faisaient autrefois,
lorsqu'ils avaient des secrets qu'ils ne voulaient pas partager?
Ils gravissaient une montagne,
trouvaient un arbre,
y taillaient un trou,
et y murmuraient leur secret.
Ils le couvraient ensuite de boue.
De cette façon, personne d'autre ne le découvrait jamais."
2046, Wong Kar Wai
Toi contre qui je m'endors, repue, sereine, entre tes bras qui s'emboitent bien sous ma nuque. Toi qui te fais tout petit au saut du lit, en silence, tracer les lignes de texte, toutes ces idées que tu répands à la surface du monde tout en veillant sur mon sommeil. Toi qui m'acceptes, avec mes doutes et mes défauts. Qui m'admire, qui s'intéresse. A mes doutes, à mes défauts. A tout ce qui me constitue, a pu me constituer, et me constituera. Je te respecte. Ce travail que tu abats. Cet être intérieur que tu forges à chaque instant, je le respecte. Cette façon entière d'aimer, bien qu'en charpie, bien qu'explosée. A nous deux, nous sommes un joli amas de coups durs, une belle danse d'écorchés. Mais l'on sait se soigner. Seuls, et ensemble. Se faire du bien, parce que c'est dans nos gênes. S'être trouvés sur des milliers de points. Se regarder. Sans prendre peur. Ni courir à perdre haleine.
J'aimerais tellement. Si je pouvais. Diriger le sentiment. Faire que ce soit toi. Toi qui m'habites. Qui fais vibrer mes évidences. Les intrinsèques.
Les pioupious ont réinvesti la terrasse, et le mobile à leur effigie fait de jolies ombres chinoises sur mon mur. C'est plutôt agréable, ce ciel bleu de fin de journée, ces façades orangées, ces contre-jour chauds et teintés de romantisme. Je me sens bien. Demain je vois le bel argentin.
Et si on rigolait comme de bons vieux amis?
Mon petit coup de colère est derrière moi. Je l'avais un peu en travers de la gorge après son appel téléphonique. Son silence d'un mois, en pleines vacances et l'infini des possibles, je l'ai trouvé égoïste. Alors au début, quand il m'a recontactée la queue entre les jambes et les mots qui lui manquaient, ça m'a fait marrer. Avec le recul et la réflexion, j'ai trouvé ça vachement moins marrant, et plus tant attendrissant.
Qu'on se le dise, les vacances, j'ai dû en profiter autant que lui. Même si ce n'était pas planifié. Même si je voulais pas, tomber sur quelqu'un d'extra, avant d'avoir vidangé le cerveau et recyclé le cœur des déchets du passé. Mais bon. Si tout se passait comme prévu, ça se saurait.
Ce n'est pas le soleil, c'est l'été qui décline.
J'irai seule à Milan, je crois. Tiens, je viens d'apercevoir une paire de seins frais de jeune ingénue des années 30, saut dans le temps. Et combien de gens qui doivent me reluquer nue à travers ma fenêtre. Va savoir.
Je ne suis plus en colère contre lui, mais je ne me retiendrai pas de lui en tenir deux mots. De lui dire que ce n'était pas anodin, que ça a eu de l'impact, son petit cinéma. Que je repartirai pas pour le même schéma. Hors de question. Je suis peut-être sentimentalement téméraire, mais pas masochiste pour autant. Et qu'après m'avoir fait souffrir, légitimement, il faut savoir regagner ma confiance. Plus par des gestes, des fulgurances époustouflantes d'expression, d'honnêteté, d'envie, mais par la preuve la plus tangible. La durée. La persévérance.
On n'en est pas là. Et pendant ce temps, les histoires s'empilent. Même si à tous les coups il n'a pas d'idées derrière la tête en particulier, je ne peux pas m'empêcher de l'envisager. Faire le trajet en mon crâne de toutes ces choses dont je dois me protéger. Ne pas débarquer naïve, et me faire chopper au vol d'un moment d'absence. Je n'ai plus contact avec mes sentiments d'avant, et qui sait s'ils ne vont pas se mettre à me remuer les tripes, réveillés par la flamme d'un regard ardent. La brèche d'une faille un peu trop saillante qui appellerait mon petit cœur sensible...
C'est dingue comme ça affecte directement mon appétit.
Cela fait une heure que je cuisine et maintenant que je raccroche le téléphone, je n'ai plus faim.
- C'est vrai qu'on ne s'est pas recontacté depuis alors ça fait un peu bizarre. Je t'ai appelée, j'ai pas trop réfléchi. J'avais envie de prendre de tes nouvelles. J'espère que ça ne te dérange pas...
Il était en train de se justifier maladroitement sans que je ne lui demande quoi que ce soit. J'ai eu quelques éclats de rire. Je lui ai soumis qu'il avait quatre heures pour me rendre sa rédaction au propre. Quand je lui ai demandé comment lui allait, il m'a répondu "ça va" trois fois d'affilée. Après mes petites taquineries, il a rétorqué qu'il était difficile de répondre autre chose que "ça va" sans développer la question. Je lui ai donc proposé de développer la dite question prochainement, autour d'un verre. Ça a eu l'air de lui plaire. Mais en fait je ne sais pas trop.
Un mois pile.
Ma mère m'avait conseillée, lors d'une précédente rupture :
- Laisse couler. Laisse les hommes faire le chemin dans leur tête et dans leur cœur. Si au bout d'un mois ils reviennent vers toi, c'est qu'ils auront compris que tu leur manquais et quels étaient leurs véritables sentiments.
Un mois pile.
La date limite de péremption.
Marrant. Aujourd'hui, à l'éternel "comment ça va?", j'ai répondu "mieux".
Et je l'ai pensé.
C'est peut-être pour ça.
J'ai quand même l'impression que le destin me chie dessus, comme un vulgaire pigeon me narguerait en prenant son envol. De la merde devant les yeux, me remettre dans le brouillard que je parvenais à peine à dissiper. Alors, bien sûr que tout ce temps, j'étais en convalescence. Bien sûr que tout ça, c'est pour me tester. Pour vérifier la véracité de mon "mieux" au fatidique "comment ça va?".
Mon bel argentin, tu sais quoi?
C'était plus dur que je ne le pensais.
La rupture.
Plus profond, plus coriace, plus acéré dans mes failles qu'anticipé.
J'avais beau avancer que j'y allais à la cool, sans projeter quoi que ce soit d'illusoire entre nous, au final, je me suis accrochée comme une connasse (bonjour à elle). Et ça m'a bien fait mal. Pour ce que ça valait.
Mais c'est toujours comme ça, n'est-ce pas?
Je m'ouvre à quelqu'un, et tu reviens.
Ce doit être dans l'air.
Une vieille odeur de lâcher prise qui te fait revenir à la charge.
Et à chaque fois, c'est le même choix.
Entre celui qui m'émeut, et celui qui me fait vibrer.
Entre celui qui me fait du bien, et celui qui me plait.
Fais chier, t'entends?
On ne peut pas tout avoir à la fois?
Un petit cri silencieux du haut de ma terrasse, les lueurs orangées. "Sortez-moi de là". Le calme plat.
Une oscillation constante, coriace entre vivre l'éclat, chercher la compagnie s'aérer l'esprit par l'excentricité d'un moment magique et un peu fou, et rester chez soi, s'atteler au travail, à la reconstruction, chercher l'utile, l'essence, le soi véritable. J'étouffe.
De l'intérieur, j'étouffe.
Besoin de m'ouvrir à autre chose que ma pomme. Voir du pays dans les regards. Besoin d'entendre d'autres histoires. Celles des autres, un peu. Pour changer. Peur de ressasser. La question fatidique du "comment tu vas?". Et devoir raconter encore tous ces mots, tous ces maux qui tournent en boucle en mon crâne ad vitam aeternam pour la énième fois.
Personne ne sait.
Comme si, je croyais pas en la possibilité que quelqu'un puisse me réconforter.
Alors, à la place, je lance des bouées bouteilles à la mer. Des messages anodins. Please, sortez-moi de là. Vite, une main, que je l'empoigne. Qu'elle m'amène voir le jour. Qu'elle m'aide à contempler. Les étoiles. Celles que chantent les sirènes.
Mais personne ne sait. Personne ne sait, alors personne ne vient.
C'est complètement débile. Alors tant pis.
Demain, je me prendrai par la main. La gauche dans la droite, entrelacées. J'irai m'amener voir le jour. Celui que les anonymes se partagent. Je m'amènerai en balade. A la terrasse d'un café. Un lieu où la potentialité de le croiser n'existerait pas. A part chez moi. A part, dans un pays étranger. Comme ça, j'aurais plus à penser que peut-être. Que peut-être, il reste un espoir. Je m'amènerai en balade sans le chercher du regard. Sans frémir d'excitation à l'idée de le revoir. Je prendrai des feuilles blanches. Tout à écrire. Dessiner, qui sait. Mon stylo et moi, on inventera des romances. Le bric-à-brac de ces états d'âmes qui s'accumulent en ma poitrine. A la limite de déborder. Et je cesserai de regarder mon téléphone. Attendre qu'il appelle.
C'est étrange. Quand je veux m'aérer l'esprit, je pense à lui. A l'inviter boire un verre. Il avait ce don de rendre la vie légère. Agréable, un peu fougueuse et rebelle aussi. Avec lui, les rêves et les envies, c'était à portée. Presque palpable. Easy, de les réaliser. Parce qu'on était fous, l'un comme l'autre.
Mais pas fous l'un de l'autre. En vue des circonstances.
Tu me manques, quand même.
C'est fou. Je sais pas pourquoi tu me manques comme ça.
C'est comme si t'étais là.
Que tu surveillais.
Le fil de mes journées.
Mes gestes. Mes pensées.
Me viennent les images, ton visage, tes mots. C'est dingue, vraiment.
Comme si t'avais toujours de quoi commenter.
Comme si ensemble, on avait déjà tout vécu.
Et que tout, tout me ramenait forcément à toi.
A nos souvenirs.
A tes pas dans ma chambre. Dans ma cuisine. Ma douche. Sur ma terrasse. Tout entier.
T'as repeint les murs de ta présence.
Des taches, des résidus de nous.
Partout.
Dehors, je te vois aussi.
Tu me suis.
Dans chaque piéton. Conducteur, passager.
Les inconnus dans la rue te ressemblent.
Tout te ressemble.
Tout m'évoque toi.
Les chansons.
Elles sonnent comme le générique inaltérable de notre film.
Blanc sur noir.
Tu sais, celui interminable.
C'est de ma terrasse que l'on voit le mieux les étoiles.
J'aurais dû y penser plus tôt. A vouloir m'exiler loin de la ville, que l'endroit le plus protégé des lumières, le sanctuaire, c'est encore chez moi.
J'écoute Blackout.
Cette musique dont les anges parlent.
Ce murmure qu'ils nous glissent.
Les larmes aux bords des yeux grands ouverts sur la nuit.
J'écoute Blackout et c'est comme un choix à faire.
Revenir sur mes pas, inlassablement.
Comme cette après-midi, lorsque la voiture m'a déposée à ton arrêt. Refaire le chemin en sens inverse, à pied, jusqu'à chez-moi. Celui que j'ai emprunté mille fois.
Au moins dans mes rêves.
Je pourrais ressasser éternellement.
Je me réveillerai un jour, comme ça, perdue dans ma boucle. Ne sachant plus quel jour on est, ni depuis combien de temps j'ai arrêté de vivre le moment présent. Je ne saurai même plus à quoi tu ressembles, quelle place tu avais, et si tu as compté. Si tout ça, ça valait la peine.
La peine que je me donne à rester immobile.
Don't kid yourself
Don't fool yourself
This love's too good to last
And I'm too old to dream
Si je le voulais, je pourrais décider de m'y mettre dès maintenant.
Clôturer les regrets. M'immerger pour de bon dans l'instant, à moi, rien qu'à moi, et faire ce pour quoi je suis ici. Décider de la vivre aujourd'hui, cette vie qui est mienne. J'ai tellement de projets qui m'attendent. De bras qui m'entourent. Alors pourquoi.
Pourquoi, dans le fond, je ne veux pas.
Il n'y a qu'un pas à faire.
Je regarde ma petite table ronde, ces êtres assis là à m'observer, invisibles.
Je ne dois pas pleurer.
Je ne veux rendre triste personne.
Je leur suis trop reconnaissante pour tout ce qu'ils organisent pour moi. Pour les petites attentions, les regains d'ingéniosité afin de me redonner le sourire, pour le soutien, l'amour inconditionnel, la foi qu'ils me portent alors que moi, je suis juste immobile. Alors que moi, je ne fais que ressasser. Dans le noir, je ne veux pas voir. Le chant scintillant les étoiles. Des averses de je t'aime et toute la pluie tombe sur moi. Imperméable. Insubmersible. Alors qu'il faudrait.
Ok, il est probable que je sois en train de tomber amoureuse.
C'est assez effrayant.
Et en même temps, touchant.
Être aux premières loges de ce truc qui nait en moi, c'est incroyable. Vivre les pépites qui crépitent partout à l'intérieur, ces bouts de trésors qui se créent en mes souvenirs et qui aspergent mes parois de lumière, de scintillement, de couleurs. Ça m'émeut. Me fait dire "merci".
Merci pour tout ça.
Alors c'est compliqué, oui. Et il faut du temps.
Mais tout ce que je vois devant moi. Wow.
Je dois avoir la mémoire courte, mais je ne me rappelle pas avoir si souvent admiré quelqu'un de la sorte. Et plus je le découvre, plus je suis fière d'avoir été attirée par lui. Je le trouve sain. Responsable. Respectable. Brillant. Drôle. Subtil. Curieux. Intelligent, bien sûr. D'un charme à tomber. Des manies adorables. En fait, il a ses défauts. Mais des défauts qui me plaisent. Qui me servent. Qui m'aident à avancer. Il a les défauts qu'il me faut. Et les qualités qui m'élèvent. Me donnent envie de m'améliorer.
C'est con hein, mais ça faisait longtemps que je n'avais pas admiré quelqu'un comme ça.
Pas parce qu'il en met plein la vue (même si je trouve que quand même, un peu) mais parce que c'est un mec bien. Et que je ne vois rien pour l'instant qui puisse me rebuter.
L'amour rend aveugle, à ce qu'on dit.
Alors à la place, je sens. Sa sincérité, ses blocages, ses disponibilités. Ça va être compliqué. Mais c'est ce que j'ai demandé au bon Dieu, je crois. Ce travail à faire là. De patience.
Extase d'un 22 juillet 2014 à 02h00 du matin : "C'était mon bonheur de la journée..." fit-il après que nos regards emplis de malice se soient croisés en montant les escaliers. Je ne compris pas tout de suite pourquoi. Mais je finis simplement par réaliser qu'il n'était pas insensible à mon sourire.
D'ailleurs.
- Il a changé ton sourire, non?
- Bah non, pourquoi?
- Je sais pas. Il me plaisait pas autant que maintenant.
- C'est une des premières choses que tu m'as dite pourtant, au tout début. Que tu trouvais mon sourire sexy!
- Je radote alors?
- Apparemment.
- Non, mais. C'est pas possible. Il était différent. Avec cette bouche, là, on dirait...
- ...
- ...on dirait...une fille de la télé!
- Hahahahaha!
- Une présentatrice, comment elle s'appelle déjà....raah, je regarde jamais la télé....mais c'est une des rares assez jolie...
- Ah bon?
- Et tes yeux, ils ont changé aussi....ils sont plus....
- Plus quoi?
- Hmmm...c'est pas les mêmes, tu vois bien! Ils sont moins...
- ....moins tristes?
- C'est peut-être ça...
J'avais dit que je les posterais pour exorciser. Voici les fœtus de mes remous internes, les fausses couches de mes élans à l'expression. Maintenant qu'ils sont là, à la vue de tous, leur existence prend vie. Et fin dans un même temps. Et ça soulage.
08/07/14 J'ai des milliers de je t'aime qui se perdent en mes oreilles internes. C'est bizarre de ressentir simultanément ces "je suis tellement bien comme je suis" et ces "il me manque terriblement".
24/07/14 -Il est comment ton copain, Anne? - Il est beau. Long silence à la tablée familiale. - Alléluia!
29/07/14 Tu l'appelais princesse aussi. Lorsque j'ai vu ce terme défiler
dans tes textes de jeunesse, je n'ai pas pu m'empêcher de ronchonner un peu quant à
la redondance. Tu m'as dit, c'est rare que j'appelle quelqu'un comme
ça.
Effectivement, ça l'était. Tu l'appelais princesse aussi. La seule fille à qui tu penses encore, pour qui il te reste des regrets. Qui sait, tu la confondais peut-être avec moi.