"Tu sais ce que les gens faisaient autrefois,
lorsqu'ils avaient des secrets qu'ils ne voulaient pas partager?
Ils gravissaient une montagne,
trouvaient un arbre,
y taillaient un trou,
et y murmuraient leur secret.
Ils le couvraient ensuite de boue.
De cette façon, personne d'autre ne le découvrait jamais."
2046, Wong Kar Wai
- Tu as un regard triste.
- Oh.
- Qu'est-ce qu'il se passe?
- Hmm. Je ne sais pas si je dois te le dire.
- Pourquoi?
- C'est parce que...
- ...
- ...j'ai ce genre de regard lorsque je suis en train de tomber amoureuse.
- ...
- Une sorte de mélancolie. Je ne sais pas. Comme si j'étais triste par anticipation... de ce que j'allais un jour perdre. Ça se passe dans l'inconscient, sûrement...
- Tu as toujours eu ce genre de regard.
- ...
- Bon d'accord. Je crois que j'ai un nouveau but dans la vie, maintenant.
- ...
- Donner à tes yeux le sourire.
Je passerai l'amourette de préambule, liée à ma vie du quotidien. Avec les protagonistes de "Secret Story", le nom est déjà tellement parlant. Se faire surprendre autour de la table de la cuisine, en chaussettes, puis discussion franche avec l'intéressée qui me confirmera qu'effectivement, ce n'était que lui qui craignait une hypothétique souffrance, et qu'elle, pour sa part, avait déjà tourné sa page.
Dans la suite du songe, qui est toujours un petit clin d’œil à ma journée, je cherche un endroit posé où faire atterrir mes heures de déambulation citadine. Quelqu'un me conseille cette grande bibliothèque nouvellement ouverte, qui possède en son rez-de-chaussée un superbe bistrot/salon de thé bio d'une déco d'un bois naturel somptueux lui aussi (décidément). Je marche un certain temps pour m'y rendre, puis attends devant l'entrée. En réalité, je crois que j'avais un rendez-vous important.
L'homme débarque, d'un pas assez franc, voire pressé. C'est une personnalité qui évoque le respect lorsqu'il me serre la main pour se présenter. Il est chercheur. En temps et en espace. Un savant fou? Peut-être. Des recherches dans le temps et l'espace, ça me fait penser à quelque chose....Steins Gate, les voyages dans le temps. C'est de cette trempe? Il me répond :
- Non, pas vraiment. Mais le sujet vous intéresse?
J’acquiesce. J'ai toujours eu une certaine fascination pour ce genre de concepts métaphysiques. Continuant sa trajectoire d'une allure vive, son esprit déjà occupé à un millier d'idées qui se chevauchent, il me fait signe de le suivre. M'entraine dans la bibliothèque. Nous montons les étages. Au dessus, des espèces de blocs. Des locaux hospitaliers? Des bureaux administratifs? Je ne sais plus trop.
Le professeur s'arrête devant une porte avec un petit hublot rectangulaire. Regarde au travers. Dans la pièce fermée, deux personnes, qu'il fixe discrètement, pendant quelques secondes pendant que je l'observe procéder en silence. Puis il décide d'ouvrir la porte. D'un élan précis et rapide, pointe de son index et son majeur joints en l'air le bras tendu, la silhouette des deux personnes l'une après l'autre, puis fait ce geste simple avec les doigts, comme une gomme, de les effacer.
Les deux êtres se dissolvent par magie de notre champ de vision. Impassible, le chercheur entre dans leur bureau qu'il fait automatiquement sien. En fait, ce bureau était déjà sien. Et pendant qu'il retrouve ses repères dans son antre, il m'explique.
Ces deux personnes n'ont pas disparues de la surface de la Terre de manière absolue. Il les a simplement effacé de son regard. En les effaçant de son regard, il s'est lui-même effacé de leur regard. Cela veut dire que ces deux personnes et lui peuvent évoluer dans le même bureau sans jamais interférer, puisqu'ils coexistent sur des plans différents, bien que simultanés. Pour un regard extérieur (sauf moi, apparemment, qui vit la scène en même temps qu'eux), il y aurait trois personnes dans la pièce. Pour les deux personnes, elles seraient deux. Et lui se perçoit seul.
Unique témoin de cette scène surnaturelle, je reste scotchée. Je deviendrai son disciple. Il sera mon directeur de thèse. Il y aura peut-être entre nous une relation d'amour assez profonde et inconventionnelle. Mais les souvenirs sont flous, et ce n'est ici pas ce qui compte véritablement.
Je passerai de nombreuses journées à apprendre les techniques. Dans les rêves, elles sont pour la plupart fondées sur le ressenti. Je m'entraine. Deux points à maîtriser : d'abord, mémoriser l'être, en son entier. Cela, en une seconde à peu près. Ensuite, l'effacer. De sa réalité. De sa mémoire, presque. Tendre les doigts en même temps. Faire le geste de la gomme. Ça fonctionne. C'est incroyable, ça fonctionne!
Dès lors, une immense liberté s'offre à moi. Je peux entrer par toutes les portes, tous les accès, au gré de mes envies. Sans aucune contrainte, je peux me rendre dans tous les endroits. Le monde entier s'ouvre à moi! Dans cette grande bibliothèque, une rumeur commence à circuler. On aurait volé les clés du bloc 8. C'est nous. Notre bureau. Oui, nous avons bel et bien dérobé les clés de l'infini!
Une deuxième étudiante vient se greffer au projet. Elle est jeune, blonde la coupe au carré, un peu naïve et insouciante. Complètement subjuguée. C'est moi qui suis en charge de sa formation. Pas après pas, je lui montre les ficelles du métier. Je l'entraine avec moi à l'extérieur du complexe, pour un exercice en plein air. Il y a de larges pelouses bien vertes où des écoles sortent se détendre et faire des activités tout autour du lac, car il y a un vaste lac aussi, prospère, que quelques canoés traversent paisiblement.
Bien que je sois la seule à faire les gestes, les gens disparaissent sous les yeux de l'étudiante spectatrice. Peut-être qu'en prenant le même point de regard que moi, elle s'inclut automatiquement dans ma réalité, et donc sur le même plan que moi?
Je commence à la laisser faire ses premiers pas seule. Nous nous baladons ensemble et à tour de rôle, comme un exercice imposé, nous nous dissimulons des réalités d'autrui. Je l'encourage dans ses efforts. Mais un manque d'attention lorsque vient son tour vient contrebalancer la donne lorsque nous rouvrons la porte du complexe. L'étudiante ne s'étant pas suffisamment protégée de l'être à effacer, les regards se croisent. L'être surprend l'étudiante en train de faire son geste de la gomme, avant de disparaitre. Ce qui veut dire que par réciprocité, l'être nous a vu nous extraire de son champ de vision, devant lui, il a pu observer ce phénomène jusque là tenu secret. L'étudiante panique, commet l'erreur deux fois de suite.
L'affolement s'empare de la bibliothèque. On commence à dire qu'on a aperçu les voleurs de la clé du bloc 8, et qu'ils sont en cavale. Des groupes se mettent assidument à notre recherche.
Poursuivies, nous nous enfuyons par le lac. L'adrénaline monte, nous n'avons ni le temps ni la compétence de devenir invisibles pour des classes entières d'écoliers. Néanmoins, la course est enivrante, presque jouissive de challenge. Nous touchons enfin les frontières du complexe. D'immenses grillages argentés d'une maille très fine nous barrent la route. Ils sont hauts de plusieurs dizaines de mètres. N'ayant plus rien à perdre, nous décidons de les escalader. J'appelle mon professeur directeur de thèse sur mon portable, lui explique la situation d'urgence, pendant que mes pieds et mes mains tentent maladroitement de trouver des prises pour grimper. Le chercheur me rassure, nous n'avons plus qu'à sortir du complexe. Pour le reste, il s'occupera de venir nous chercher. Le temps presse, nos poursuivants ne sont pas loin. J'ai encore le téléphone à l'oreille lorsque nous atteignons le sommet des barrières. Si nous tombons maintenant, la chute aurait de bonnes chances d'être mortelle. L'étudiante, plus agile et confiante de moi (insouciante aussi), enjambe le sommet, pour se retrouver de l'autre côté du grillage, et le redescendre doucement. Moi, j'hésite. Je crois que c'est ce qu'il y a de plus difficile pour moi. Me retrouver de l'autre côté des limites, des frontières. Je lâche le téléphone, je crois que je n'ai plus le choix.
J'avais eu du mal à m'endormir au son des ronflements de ma camarade de dortoir. Avant de me coucher, on venait de me parler d'amour, de rencontre, de marche à suivre...
Je suis dans une espèce de baraque rectangulaire assez ancienne et isolée dans la forêt, aux cloisons en verre et au parquet usé. Je dors sur une banquette bleu foncé qui me fait penser à celle des wagons de train. En fait, c'est comme si cette pièce tout en longueur et pas très bien rangée voyageait toute seule enfin, c'est l'impression vague qu'elle me donnait. Je passe une nuit horrible. Sans cesse dérangée par un bruit coriace qui se heurte aux vitres. Le yeux fermés sur mon sommeil, je m'imagine une colère d'orage.
Au réveil, je déambule à moitié la tête dans le coaltar, à la recherche d'un petit déjeuner. Soudain, je fais un bond, les yeux pleins de stupeur devant ce qui se trouve à mes côtés. Une énorme bestiole qui m'arrive aux épaules, d'une variété imaginaire, qui se tient debout comme une oie, le plumage d'un canard sauvage. Elle est coincée là, de l'autre côté de la cloison de verre, qu'elle a marteau-piqué de son bec toute la nuit, jusqu'à la percer et rester prisonnière de sa bêtise. Elle a toqué si fort contre la vitre de l'extérieur que lorsque celle-ci s'est brisée, son dernier geste lui a fait perdre son bec qui jonche maintenant sur mon parquet usé. En résumé, c'est un drôle d'oiseau à la tête coincée dans ma vitre, et qui a fait tomber son bec. Il geint d'un langage semi-humain incompréhensible, de fait qu'il n'a plus de bouche pour articuler : - 'on 'ec! 'on 'ec! 'ai 'erdu 'on 'ec!
Je suis pétrifiée. Cet animal est fascinant. En même temps féroce, sauvage, dangereux. Il a quand même réussi à traverser le mur de ma maison! Peut-être en voulait-il à ma vie? Néanmoins, je ne peux rester de marbre face à sa détresse. Affrontant ma peur, devant l'oiseau qui se débat et s'excite, tentant de se dégager, je ramasse la main tremblante le bec que j'approche de l'embouchure et visse sur la tête du bestiau. Comme un instrument de musique. Silence de quelques secondes. Soulagement, sûrement. L'oiseau libéré de sa bêtise et retrouvant l'usage de la parole, m'offre un touchant "merci", avant de s'échapper dans la forêt alentour.
Re-silence dans la pièce. L'air songeur, je regarde un bon instant le trou dans ma vitre. Soupire. Maintenant, je serai réveillée par les courants d'air lorsque je voudrais dormir.
Je ne sais pas si le rêve se suit vraiment, mais quelques temps après, je choisis de déménager. Visite un chalet à l'écart des villes. Plus propre, tout en bois et matériaux naturels. Moins haut de plafond, mais plus d'espace en surface et surtout, des étendues d'herbe fraiche dans lesquelles me rouler à moi, rien qu'à moi. Il y a beaucoup d'amis, de connaissances qui passent par cette maison, qui la font vivre, puis le village dans lequel je suis organise des fêtes traditionnelles avec beaucoup de musiques, et j'y participe.
Le sorcier (selon Anne O., et son expérience strictement personnelle) :
- a vécu cent vies en une
- a fait le tour du monde, ou tout du moins a essayé
- a frôlé la mort entre trois et dix fois, voire est brièvement mort, puis revenu à la vie
- s'intéresse à beaucoup de sujets et est souvent doué dans nombre de domaines assez éclectiques
- d'ailleurs, il adore en parler
- parle beaucoup (de lui, de son parcours, mais pas que)
En option, le sorcier :
- est célibataire
- est doué dans nombre de domaines, mais n'en approfondit aucun sur la durée
- est attaché à sa liberté au point d'avoir du mal avec toute forme d'engagement et d'autorité
- a des blessures de guerre, des parties de corps en charpie
- un regard qu'on n'oublie pas
- un toucher particulier, surtout dans ses paumes
- une relation particulière avec la nature
- des expressions bien spécifiques à la bouche comme "vieille âme" et "lien karmique"
- pense qu'il sait ce qu'il fait, sans jamais savoir où il va
Si jamais vous veniez à vous reconnaître dans cette définition (incomplète, je le crains), prière de ne pas me retourner le cerveau en m'expliquant qu'on s'est déjà rencontré dans une vie passée et que j'ai en moi des pouvoirs vibratoires insoupçonnés. C'est surfait, merci.
A la suite de ceci et de cela : Il était aux alentours des sept heures du matin quand nous décidâmes de mettre un pied dans la vie sociale, les rues de la ville, et les descendre s'installer sur le port se réchauffer à la lueur du lever de soleil. Marcher côte à côte. Comme des bons potes. Comme si nous n'avions pas commencé à nous connaître depuis seulement quelques heures.
Sur le quai, un homme est allongé en étoile de mer.
De loin, on se moquait un peu de lui. Jusqu'à ce qu'on le voie convulser.
Appeler les secours. Cet espiègle argentin qui s'accroupit. Mesure le pouls. Rien d'anormal.
L'homme crie à la mort, son ventre fait des remouds incroyables, son visage se déforme.
Quand on lui demande où il a mal, il ne répond pas.
L'argentin pose alors ses mains sous le crâne du souffrant, pour un peu l'apaiser. Puis lui tient la main jusqu'à l'arrivée des secours.
Je trouve ça touchant.
En voilà une drôle de manière de conquérir mon cœur.
Les pompiers débarquent. Une petite pichenette sur le front de l'homme hurlant, il se réveille.
Se lève, comme si de rien n'était, et commence à parler.
Il ne sait pas, il avait mal au pied alors il a enlevé ses chaussures, puis il est tombé, raconte-t-il aux urgences.
Les larmes recouvrent son visage entier, de la douleur insupportable d'il y a seulement quelques minutes, et dont il ne se souvient pas.
Scène surréaliste.
Nous partons perplexes, sans mot devant ce qu'il vient de se passer.
Le soleil commence à réchauffer les terrasses encore fermées.
Je marche à ses côtés, mais je me sens proche. Plus proche encore.
Il n'y a que les boulangeries pour accompagner nos envies à cette heure. Nous nous dorons assis en tailleur sur les dalles de pierre, un café chaud, des pâtisseries maison. Les camions paradent autour de nous, un manège enchanté d'une pollution citadine. Délicatement, je lui pose un pansement sur le nez, pour protéger sa cicatrice des rayons du soleil. Je le lui mets mal, ça fait des plis un peu partout mais cela a l'air de lui convenir.
Nous décomptons les minutes amputées sur notre sommeil tout en retournant sur nos pas, nous rendant compte que notre fin de soirée correspond au réveil d'une ville entière. Il me dit que de toutes façons, son coloc travaillant à la maison, il ne pourra même pas faire de sieste récupératrice.
Sans hésiter une seule seconde, je lui propose de partager mon lit, et une heure ou deux de répit avant son prochain rendez-vous. Il n'hésite pas longtemps non plus.
Allongés tous deux sur le matelas, partageant le même bout de drap, j'ai douze ans et demie. Mon cœur bat à un rythme de croisière. Si intensément, qu'il couvre tous les bruits alentours en mes esgourdes. Je ne réussirai pas à m'abandonner dans les bras de Morphée. L'argentin non plus. Nous resterons là, sous la lumière du matin, à ne pas oser bouger. A entendre nos ventres respectifs gargouiller, sans jamais se le dire. Je me retournerai et je prendrais le temps de l'observer à l’abri des regards, faire semblant de dormir. Puis, l'heure fatidique des adieux arrivée, il se lèvera doucement, dans une discrétion infinie. Mes yeux s'ouvrant sous son départ précipité, il me prendra les mains. Il y déposera un baiser d'une passion retenue. Je frissonnerai. Me mettrai en boule comme un chat qui ronronne. Alors, d'un élan insoupçonné, il replongera vers moi. Retenant mes doigts dans sa paume et les faisant dérouler, il lancera "Tu as de très belles mains, tu es au courant?". A moitié taquine, à moitié endormie, je répondrai oui. "J'essayerai de trouver autre chose la prochaine fois, alors." qu'il terminera d'un sourire malicieux, avant de porter une ultime fois l'objet du délit à ses lèvres, et filer pour de bon du meilleur coton.
Je prendrai plusieurs secondes avant de réaliser. La fatigue, sûrement.
Mais lorsque je rouvris la porte d'entrée, intercepter un numéro de téléphone que l'on ne s'était pas échangé, il était déjà parti.
Il m'a dit, reviens en septembre une semaine entière en résidence voir ce que tu peux apprendre du métier, quand tu te sens prête je fais venir les plus grands musiciens pour t'accompagner en studio, puis après je fais le tour des maisons de disque, avec le talent que tu as ça ne peut que marcher. Il m'a dit, si je te fais toutes ces remarques ce n'est pas pour t'enfoncer, bien au contraire, c'est parce que j'ai de l'admiration pour ce que tu fais. Il m'a dit, je trouve que c'est de la vraie musique.
Il m'a dit qu'il ne manquait plus qu'à rendre accessible mon travail au large public. Il m'a dit, tu dis trop de choses. Tu dis en une chanson ce qu'on dit en un album. Il m'a dit, je peux t'apprendre quelques trucs.
Je suis sortie de là un peu sonnée. C'était si simple pour lui. Si simple, puisqu'il en avait les moyens. Il m'a énoncé ça comme une évidence, une impulsion systématique. "Quoi, tu ne fais rien d'autre à côté que la musique? Mais on va s'occuper de toi alors. On va en faire quelque chose."
En vue du flot d'idées et de contraintes balancées à la volée, je n'avais pas tous les mots qui se mettaient dans le bon ordre. Mais. Quand je reverrai ce monsieur, je lui expliquerai.
Je ne chanterai pas quelque chose que je ne suis pas capable d'assumer, ou de défendre. Que je ne suis pas capable de porter de tout mon être, et pour lequel je n'ai pas donné mon meilleur. Je ne jouerai pas quelque chose qui m'ennuie. D'une redondance qui m'exaspère, même si c'est un tube. La musique est si riche et vaste, hors de question d'en soumettre un résultat pauvre et rébarbatif.
Et mon nom de scène. Mon nom de scène n'est pas un concept. Il représente un être humain. Qui peut le porter de longues années, voire tout au long de sa vie. Mon nom de scène représente ce que je suis. Alors il peut être chiant, inconsistant, pas vendeur, pas accrocheur... ...il est moi. Il est une partie de moi. Il est une réalité. Ni bonne, ni mauvaise.
Alors, il y a plusieurs façons d'amener un artiste à trouver son auditoire. On peut adapter l'offre à une demande, même intemporelle. D'autant plus intemporelle. Mais je crois que la musique parle d'elle-même. Et que lorsqu'elle est bonne, c'est l'oreille qui s'adapte. Et que c'est elle qui peut créer des envies nouvelles.
Le tout étant de savoir lâcher prise dans ses exigences. Et savoir discerner les concessions justes.
Il a posé beaucoup de questions durant le trajet. Après tout, on ne se connaissait pas. Ni d'Eve ni d'Adam, on était juste ensemble des enfants. A marcher lentement, on s'est verbalement échangé nos C.V. . Puis, sur le pas de la porte et toutes ces curiosités mutuelles que nous n'avions pas encore assouvies, j'ai pensé à mon bordel monstre jonchant le sol de mon appartement, à toutes ces honteuseries que j'avais dû laisser en chemin d'un départ pressé, pour ensuite inviter cet argentin à la maison, lui donnant la consigne de fermer les yeux jusqu'à ce qu'il pénètre la terrasse.
Il s'est exécuté.
Il s'est allongé sur le plancher, face aux étoiles. Nous nous sommes effeuillés nos mémoires respectives, à cœur ouvert. Je ne m'étais jamais allongée sur ma terrasse. Un angle de vue différent sur les choses, et observer ma première étoile filante de la saison traverser l'écran de la nuit. Je lui ai demandé de me chanter une chanson. Il en a choisi une en espagnol, qui parle de ces petits rien qui nous rendent heureux. De circonstance. A mon tour, j'ai voulu savoir ce qu'il souhaitait entendre de moi. "Une chanson sans parole, tu peux, ça?"
Oui, je peux.
Le jour s'est levé sur nos confidences, nous n'avions même pas commencé à avoir sommeil.
A un moment donné, il m'a regardée dans les yeux, avant de se lancer : - Est-ce que je peux t'avouer un truc? Cela fait plus de trois heures que je meurs d'envie de le faire mais je n'ose pas te demander... J'ai senti le traquenard arriver, alors je l'ai coupé dans son élan : - Quoi, tu es en train d'essayer de me dire que tu veux enlever tes chaussures, c'est ça? - Ouuuii! Mais je n'ose pas à cause de l'odeur! Dis, tu me laisserais les quitter sur ton paillasson et rapidement aller me laver les pieds?
Je l'ai taquiné, "tu complexes pas, quand même?" mais apparemment, ça le gênait immensément, alors j'ai renchéri sur sa pudeur : - Quoi, faudrait que je colle mon nez sur tes pieds pour te décomplexer une bonne fois pour toutes? - Roh non, ça va vraiment sentir mauvais... - Les pieds ça pue, c'est bien connu, et franchement on s'en fout. Ce ne sont que des pieds. Allez, fais-moi sentir et on en parle plus. - Non mais je te jure que... - Allez, ton pied, donne-le moi! Et plus vite que ça!
Il a tendu sa jambe vers moi complètement hésitant, mais intrigué. J'ai reniflé sa plante, au creux de ma main. Ça sentait les pieds, soit. Pas de quoi en faire un plat. On en a rit. Puis il a dit : "je peux sentir aussi?". J'ai répondu oui. Nous avons échangé nos places. Mon talon s'est glissé entre ses doigts. "C'est une odeur presque agréable", qu'il a consenti. Je l'ai rassuré : - Tu sais, quand j'étais jeune, je complexais sur celle de mes d'aisselles. Je me souviens j'avais parfois quelques remarques de copines du genre "Anne, t'exagères!"...jusqu'à ce que ça me fatigue de me préoccuper de mes dessous de bras et de comment les autres les percevaient. D'ailleurs, à partir du moment où ça n'a plus eu d'importance pour moi, plus personne ne m'a fait de remarques. - Et je peux sentir sous tes bras?
-A tes risques et périls...
Il a passé son visage entier sous mes dessous, dans de longues inspirations. Méticuleusement, il a promené son nez sur mon épaule, mon triceps, pour se faire une idée d'une senteur globale, puis il a reposé son faciès à l'endroit initial, installé entre mon intimité et ma timidité, dans ce creux jusqu'alors peu exploité par ses prédécesseurs. - Je pourrais y rester des heures. Qu'il a ajouté.
Et pendant ce temps moi, je riais. Je riais pour l'absurdité du geste. Et pour retenir mes élans. Mes frissons, mes soubresauts. Mes actes inconsidérés. Je riais pour ne pas avoir à l'engloutir, le dévorer de toutes ces choses qui s'animaient en moi à ce contact inadéquat.
Je ne vais pas réussir à fermer l'oeil. Je suis larguée. Complètement, à la dérive. A un jour d'intervalle, les rencontrer. Deux hommes extras, sur des plans différents. Qu'est-ce que c'est que ce binz? Quel est le message à faire passer?
Il m'a demandé pourquoi j'avais ce sourire un peu résigné sur les lèvres. Il se trompait, pourtant. C'était de la plénitude. A se rendre compte qu'aujourd'hui j'étais debout pour observer le soleil se lever, alors qu'il y a un peu plus d'un jour je le voyais se coucher doucement, face à la mer. Lui aussi, ça lui est arrivé ce mardi, dans ces petites criques éloignées de la ville. J'ai souri de plus belle. Sans le savoir, nous avions assisté à ce coucher de soleil au même endroit, au même moment.
Et pour approfondir les synchronicités, ce mardi là dans le bus pour m'y rendre, j'ai croisé le joueur de go dont la date d'anniversaire a compté dans les coïncidences. Un bout de temps qu'on ne s'était pas vus, je lui annonce que je vais de ce pas à un rendez-vous, on évoque le bar associatif et ludique où on aime mutuellement se retrouver, je lui avoue que j'ai craqué pour le petit argentin qui anime les jeux. Il acquiesce, me concède que c'est un mec bien, avec un caractère et un état d'esprit de valeur, mais qu'il est avec quelqu'un et dans une relation sérieuse qui dure depuis longtemps. Je râle avec lui sur le mauvais sort, mais à moitié seulement, parce qu'aujourd'hui, je me rends à mon premier rendez-vous (galant, je l'espère) officiel depuis que je suis célibataire.
Le lendemain matin neuf heures, un texto du joueur de go : - Apparemment, ton argentin est célibataire! Bonne nouvelle non? - Oooooh! - Il se sépare de sa copine. - Comment t'as fait pour savoir ça au fait? - C'est le gérant du bar qui me l'a dit par hasard ce matin, ça m'a bien fait rire! - Purée c'est fou! - Grave c'est un signe! - Fous-toi de moi! - Non non, vraiment.
La veille, j'avais promis au joueur de go que je ferais un saut au bar, ça me faisait une raison supplémentaire. Peut-être cet argentin avait-il été mis au courant, qui sait. Peut-être avait-il été briefé. Il n'empêche que vers les une heure et demie du matin, il m'a demandé dans quelle direction je rentrais. Il était à vélo et moi à pied, mais il a rétorqué que c'était pas grave, qu'il pouvait marcher peu importe où, et qu'il avait le temps.
Les odeurs des herbes séchées, fumées par le soleil le long de la corniche.
Sur son vélo en amazone, les images défilaient, comme une douce brise.
C'était simple.
C'était lent. Aussi infime que la terre qui tourne sous nos pieds. Sans crier gare, ni réaliser, tout se mouve, se remue en dedans.
C'était lent. Et le temps notre allié. Dans le respect de garder ses ailes intactes, savoir s'élancer parce qu'on le sent, pas parce qu'on le doit.
C'était droit. Dans nos baskets, rester tels quels.
Et venez comme vous êtes.
Il m'a avoué que je lui avais paru sauvage de prime abord, au concert, mais qu'assis tous deux devant la mer, il en était autrement. Qu'il fallait que l'on m'apprivoise. Je lui ai alors révélé que c'était lors de mes échanges avec le sexe opposé que je prenais mes distances, tombant trop souvent dans les pièges, me retrouvant acculée par de bonnes intentions au demeurant et sûrement (en vue des réactions) tous ces signaux opposés et confus que je devais renvoyer à la gente masculine. Il a fait des yeux étonnés avant de me certifier :
- Je n'ai pas du tout trouvé que tu envoyais des signaux confus.
- Alors, tu es bien le seul!
- Je t'assure, la manière dont tu m'as abordé, c'était très clair que ce n'était pas ambigu.
J'ai ri.
Et souri longtemps après.
- Bah tu vois, c'est bien ce que je disais. Mon attitude et mes actes sont mal interprétés. Toi, tu me plais!
Toi tu me plais et en moi c'est tout confus.
Tu n'as plus parlé après ça. Alors je me suis lancée dans de longues explications, par égard pour toi, le temps de combler, que tu te remettes du choc. Je t'ai évoqué notre première rencontre. Tu m'as dit que ce regard échangé lors de ma chanson avait fini par être troublant sur la durée. Et que pour l'invitation, c'était volontiers. De ta main, tu as remis en place les cheveux sur ma joue. Je me suis écartée.
Ce n'est pas parce que l'on se plait mutuellement que l'on doit fatalement se rapprocher l'un l'autre.
Un chemin systématique que j'ai choisi de ne plus emprunter.
Je préfère prendre le temps. Cultiver la patience, et voir ce qui en fleurit. Quelle couleur prend le lien qui nous suspend à nos lèvres, à nos regards, quelle forme a notre amour, et agir en conscience. Foncer à l'aveuglette dans les relations alors qu'il suffirait, parfois, d'attendre que le brouillard se lève pour comprendre, ce que l'on représente dans la vie de chacun. Je me suis trop souvent brulée, j'ai calciné mes sentiments à ne pas essayer de les définir, de les reconnaître parce que je voulais vivre avant tout, en premier lieu, je voulais vivre les histoires pour la beauté du geste.
Je me suis si peu écoutée par le passé, trouvant tout un tas de justifications à mes élans spontanés.
Je me suis butée à croquer la vie à pleines dents, sans même vérifier au préalable qu'elle était comestible.
Et se répéter en boucle : "Tu le savais. Tu étais au courant. Tu n'as juste pas voulu entendre.".
Côte à côte sur les rochers, tu as compris.
Entre deux bouchées de pique nique improvisé, tu m'as dit que j'avais tapé dans l’œil à tes deux copines de travail, que tu soupçonnais être en couple. Qu'elles n'avaient pas arrêté de te taquiner avec ça. De t'affirmer que j'étais bien pour toi, et qu'on irait bien ensemble. Mais pour toi, la différence d'âge...
Alors je me suis osée à te faire part des correspondances.
De cette vidéo de la veille. Comment attirer l'homme de sa vie.
Des listes à tirer. A rayer, à récrire.
Les hommes sont courageux.
Et toi.
Tu m'as répondu que ça ne signifiait pas rien pour toi.
Ce soir j'écoute Seu Jorge.
Souvenirs d'il y a six ans, fête de la Bastille. Je rencontrais pour la première fois mon ami danseur manouche qui insérait sa playlist en mes oreilles, une rengaine qui m'accompagnera de bonnes années durant sur les traces de mes propres pas et des étés qui se chantonnent encore en mes fantaisies intérieures.
"A nos âges rien n'est stable", qu'il disait.
Et pourtant, nous sommes toujours là. A danser sur le fil de nos existences, les émois qui s'entrechoquent et nos bras pour mutuellement nous rattraper quand la chute déséquilibre.
Tu vois, ce soir j'écoute Seu Jorge en pensant à toi et à la sixième chanson, un appel de toi sur mon téléphone.
Je t'aime.
Tellement. Tellement.
Je ne sais pas comment entretenir une histoire.
Mais peut-être qu'il n'y a rien à faire de particulier.
Mon danseur à moi, ils me manquent tes bras. Tes déhanchés. Sur des estrades folles, courir jusqu'à toi et me sentir soulevée. Tournoyer. Ensemble, comme dans un film. Une fièvre du samedi soir. Et le dimanche matin, lorsque tu me reposes au sol, le retour à la normale d'un train train quotidien sans tes foulées.
Je t'aime.
Je t'en écrirais bien des dizaines d'autres, de chansons.
Tu te souviens cette fiesta d'un autre temps, les costumes des années 20, les musiciens jouant du swing et d'un coup, chacun trouve sa paire entamer des pas endiablés de charleston? Et nous au milieu, pas vraiment prévenus, les deux paumés des années 2010 dans cette ambiance codée au possible....on s'était bien marrés. On avait inventé notre propre danse. Jusqu'à plus d'heure, plus d'époque, plus pouvoir actionner le moindre muscle, s'écrouler de fatigue. Entre tes doigts, sentir mon corps se régénérer. Aux petits oignons. Je t'aime. Je veux te retrouver.
Nos jazzouillis improvisés dans les rues de Paris, dans les métros réinterpréter les tubes de nos adolescences, nos trompettes invisibles, les faire sonner, tu me manques. Tu me manques! Je veux vivre la scène dans la vie avec toi, comme avant. Quand c'était fusionnel. Quand les gens nous prenaient pour des amoureux transis. Parce qu'ils ne savaient pas où nous ranger. Parce qu'il n'y avait pas de case pour nous. Je t'aime, tu sais.
Mais je grandis aussi.
Aujourd'hui, quand je monte sur Paris on se fixe une date sur nos agendas. Nos instants de folies se planifient à l'avance et nos musiques s'écrivent à distance désormais. Nos vies se vivent chacune de notre côté et lorsque l'on tend enfin à se les raconter on se décourage parce qu'il y a beaucoup trop à en dire. Et qu'on n'était pas là pour voir.
Je pense à toi.
Quand tu m'as annoncé que mon cadeau t'avait fait pleurer, j'ai pleuré aussi.
Je suis si heureuse que tu existes. Que je suis prête à célébrer ta venue au monde autant de fois qu'il le faudra. Je t'aime. Tu me manques. Je ne trouve plus les mots. Ni le déclic, les phrases fulgurantes qui nous connectaient par le passé. Je ne trouve plus le geste naturel qui m'amenait contre toi, la tendresse qui te réconfortait. Les déclarations envolées que l'on pouvait se déclamer dans les bars complètement à jeun. J'ai perdu le chemin qui menait à ton cœur. Mais peut-être est-ce simplement celui qui menait à la facilité. Et devoir tout recommencer.
Je ne cesse de chanter cette chanson que tu m'as écrite il y a longtemps.
C'est peut-être pour ça. Que mon amour s'amplifie au son de tes sentiments.
Promis, la prochaine fois que l'on se voie, je t'exprimerai ce qui m'anime réellement.
En attendant, je regarde la petite croix sur mon agenda...